|
" Pour un ajustement
en psychothérapie… "
Guillaume Poupard*
Prélude
Face à la « psy attitude », qui
envahit l’espace du quotidien (magazines, émissions télévisées et
radiophoniques) en prônant le droit au soulagement rapide de la souffrance…
Face aux multiples formations brèves aux programmes
alléchants : « Déclic santé, accéder à son génie personnel,
counsellor, être auteur de sa vie, la modélisation symbolique, traiter les
traumatismes… », dont beaucoup se targuent d’une certification
nationale voire internationale…
…Une démarche réflexive peut être soutenue afin
d’interroger, du point de vue de leur pertinence et de leurs conditions
d’utilisation, les pratiques et les outils plus ou moins nouveaux qui émergent
aujourd’hui dans l’espace de la souffrance psychique. Nous souhaitons
volontairement dégager notre argumentaire de toute position idéologique et
tenterons de relier nos choix techniques et méthodologiques aux
caractéristiques singulières des patients que nous rencontrons.
Notre pratique de psychologue
clinicien, en exercice dans la fonction publique hospitalière et en libéral, se
trouve aujourd’hui traversée par de nouvelles situations sociales et
psychologiques (précarité sociale, monoparentalité, téléréalité, monopole du
principe de plaisir, violences groupales…) qui ne manquent pas de nous
interroger du point de vue des pratiques d’accueil et d’accompagnement de
nouveaux modes d’expression de souffrance psychique (troubles identificatoires,
addictions sans objet, polytoxicomanie, épuisement psychologique,
situations incestuelles…).
Ainsi, à quels paradigmes et à quelles méthodologies nous
référons-nous pour dégager les hypothèses cliniques que nous soutenons dans
notre pratique psychothérapique ? Quels concepts étayent nos diagnostics
et quelles grilles de lecture, situées au plus près du patient ou du groupe,
nous orientent dans nos propositions d’indication ?
De formation psychanalytique individuelle et groupale
(psychodrame de groupe), il m’est apparu nécessaire de prolonger celle-ci vers
d’autres grilles de lecture des phénomènes psychiques et d’interroger les
modalités relationnelles et de prise en charge les plus ajustées aux
problématiques des patients que je rencontrais. Un cursus formatif long -
en programmation neurolinguistique et en
hypnose ericksonienne - réalisé dans différents organismes de formation, m’a
permis d’enrichir et d’affiner l’étude des structures de l’expérience
subjective (croyances, structure des émotions, rapport au temps et à l’espace,
stratégies mentales…) et de développer certaines formes de communication à
plusieurs niveaux ou certaines stratégies d’intervention thérapeutique.
Par le détour d’une rencontre clinique en centre
d’alcoologie, je tenterai de mettre en exergue l’intérêt d’une posture
soutenant que les phénomènes psychiques peuvent être appréhendés sous de
multiples aspects, là même où ils nous échappent par leur intrinsèque
complexité. Cette rencontre clinique s’inscrit dans ma pratique de
psychologue de la fonction publique hospitalière en centre d’alcoologie, auprès
d’adultes addictifs à l’alcool, hospitalisés sur une durée de 5 à 8 semaines.
La visée psychothérapique des entretiens est traversée par la brève durée de
présence de ces patients, par l’engagement laissé à leur libre décision, par
leur participation à de nombreux groupes et activités institutionnelles durant
la journée et par ma présence limitée sur cette institution (2 jours). Le ou
les premiers entretiens à visée diagnostique permettent que soient formulées
une indication et une orientation au plus près des caractéristiques
psychopathologiques (stratégies défensives, types d’angoisses, fragilité
psychique, capacités associatives, rapport au verbal…) et des ressources
potentielles des patients rencontrés.
Allegro ma
non troppo
« …
Mozart est hospitalisé pour la seconde fois dans ce centre d’alcoologie. Il
souhaite me rencontrer bien qu’il fut réticent lors de sa première cure. Il
avance qu’il saura rapidement si un travail peut s’engager notamment à partir
de ce qu’il "verra dans mes yeux" ce qu’il tente de m’expliquer
en ouvrant grand ses yeux tout en souriant : sa confiance tient à ces
indicateurs qu’il sait extraire chez l’autre.
Mozart est âgé d’une cinquantaine d’années, c’est
un grand musicien qui souffre de problèmes d’alcool depuis de nombreuses
années déjà. Malgré quelques sevrages et quelques cures en centre d’alcoologie,
il continue toujours à s’alcooliser… Il s’alcoolise quand il est seul, il
s’alcoolise dès qu’il est seul… Il avance des difficultés à s’exprimer en
groupe, se dit très solitaire et utilise l’alcool pour vaincre le stress et la
timidité et afin de supporter ce qu’il ne peut exprimer. Il dit ne pas avoir eu
de relations affectives avec ses parents : froideur relationnelle, non
prise en compte des désirs voire rejet ; seul son grand-père partageait et
soutenait sa passion pour la musique qui débuta très tôt et le conduisit à
l’obtention d’un premier prix de musique puis à l’enseignement. Sa carrière
musicale est interrompue lorsqu’il se fait « virer », à cause de ses alcoolisations,
l’année du décès de son père.
Lors des premiers entretiens psychothérapiques, Mozart manifeste des mouvements d’inhibition
certains (replis corporels, tendances refus, verbalisation limitée, temps de
latence longs…) sauf quand je lui propose une présence étayante par des
questions, des relances, des suggestions… Ses mouvements agressifs et
libidinaux n’apparaissent que peu dans son récit au profit d’un discours assez
aseptisé. Les concepts de pensée opératoire, d’alexithymie m’apparaissent alors
comme des pistes d’investigation intellectuelle pertinente. Cependant, il est à
noter que Mozart possède des capacités d’insight évidentes et de repérage des
changements subjectifs consécutifs à nos rencontres, même si la durée de
ceux-ci est brève et si l’état interne
désagréable qui l’envahit alors
de nouveau continue d’être l’élément central de sa plainte.
Face aux caractéristiques contextuelles,
psychopathologiques et transféro-contre-transférentielles (tendance à la
restriction, banalisation, accent porté sur le factuel, affects minimisés,
demande d’étayage, anxiété diffuse, tonalité dépressive de l’humeur,
hétérogénéité des registres de fonctionnement, perméabilité des limites,
fragilité narcissiques, ressources mobilisables, alliance thérapeutique
positive…) recueillies lors des premiers entretiens cliniques, il me semble
important d’ajuster les outils et méthodes que je pourrais
employer.
Le recours aux présupposés (orientation présent, ressources
disponibles pour un changement, intention positive des comportements…), aux
concepts (sous-modalités sensorielles, niveau logiques, croyances limitantes,
perception du temps…) et aux techniques (semi-directivité, synchronie
interactionnelle, ancrages de ressources, dissociation visuelle/ kinesthésique,
ligne du temps, intégration d’états dissociés…) issus de l’hypnose
ericksonienne et de la programmation neuro-linguistique m’ont alors
paru plus propices à accompagner une problématique de dépendance,
d’intériorisation et de restauration des objets internes, d’élaboration des
fantasmes destructeurs et de soutien des processus de liaison.
Là où le recours unique au verbal ne semble pas
suffire pour que se maintienne le processus associatif et la perception d’une
présence suffisante du thérapeute pour Mozart, j’opte alors pour le détour par
la figuration graphique et la synchronisation non-verbale. Le tracé des
éléments recueillis lors d’un questionnement semi directif nous permet de faire
émerger ses croyances limitantes sur
son environnement, sur ses capacités (niveaux
logiques de Dilts, 2006) et de mettre en relief la liaison entre certains
processus mentaux et ses états internes désagréables (index de la conscience, modèle TOTE). La mise en exergue d’un déclencheur auditif (« je n’y
arriverai pas ») et du contexte de survenue de ses
alcoolisations (quand il est seul) constituera le point de départ de mon
intervention psychothérapique. La notion de temporalité et le travail sur la ligne du temps (Turner, 2003) seront
des outils pertinents à partir desquels des transformations mutatives, face aux
processus répétitifs mortifères, pourront être opérées.
Concernant la singularité du vécu affectif de
Mozart, nous pouvons insister sur l’expérience subjective de froideur, de rejet
ainsi que les attaques dénarcissisantes dont il dit avoir été l’objet. De plus,
l’existence d’injonctions parentales
(Berne, 1964, 1972) du type " ne sens pas", "ne réussis
pas", "n’ai pas de sentiment", ouvrant sur des scénarii de type "sans joie", "sans pensée"
ou sur des jeux psychologiques
(Berne, 1964, 1972) qui favorisent la passivité par abstention ou par
sur-adaptation au désir de l’autre se
répèteront dans le cadre de la dynamique transféro-contre-transférentielle.
Ce faisant, comment et dans quelles conditions peut
se déployer « l’appareil à penser les pensées » ? Quel contrat
thérapeutique co-défini et quelle modalité relationnelle soutenir afin
qu’émergent les forces de vie nécessaire au processus de changement ?
Enfin, si l’on avance que la musique est apparue comme un objet environnant sur
lequel ont pu se déplacer les investissements pulsionnels libidinaux, quelle
place pourra-t-on lui réserver au cours de ce travail psychothérapique ?
Au cours des séances, Mozart soulignera le
sentiment de nécessité pour lui de recourir à des conduites d’alcoolisations
comme moyen de se protéger d’images mentales désagréables, causes de sa
souffrance. L’écrasement de l’espace et du temps dont témoigne son récit
(« je vais bien et hop ! je bois… ») seront le point de
départ d’un questionnement centré sur ses stratégies mentales. La conviction
d’imprévisibilité, l’absence de déclencheur repéré, les équivalences complexes perceptuelles informulées ne pouvant que
le conduire à un sentiment majeur d’impuissance, dont seule la proposition de cadres de différences permettra un
dégagement à partir de la construction d’une analogie musicale. En effet,
Mozart sera invité à caractériser son
expérience répétitive à partir du vocable musical (temps 1 : clef de sol qui conduit ;
temps 2 : clef de fa
romantique, monotone ; temps 3 : clefs de ut excitatrices initiatrices, provocatrices).
Nous
explorons graphiquement, gestuellement, rythmiquement et auditivement ces
différentes clefs et Mozart conviendra de remarquer que la croissance dans les
niveaux d’ut est similaire à l’augmentation d’états internes
désagréables. A partir de cette métaphore, la nouvelle question se posant étant
d’envisager les conditions et les ressources nécessaires à la modération de ses
"ut internes". Poursuivre de filer la métaphore graphiquement
lui permettra de souligner qu’il s’agit pour lui de passer d’une clef d’ut
à la clef de fa, soit de tensions massives et brèves à des états
internes plus modérés c'est-à-dire de faire l’expérience d’une meilleure
régulation de ses "émo…sons".
Jusqu’alors son "chef d’orchestre interne" était « débordé par
la clef d’ut, qu’il n’arrivait pas à faire taire… c’était la rébellion,
la révolte, elles voulaient faire entendre leurs voix… si elles ne sont pas
bridées, elles prennent le dessus… supprimer les ut c’est pas possible.
Alors il faudrait passer de la clef de fa en clef de sol…
les ut, on en a besoin, mais elles sont perturbatrices,
provocatrices, percutantes, métalliques, désorganisatrices, indépendantes.
Brider les ut, les mettre en sourdine. On peut transformer les ut
en fa-accompagnatrice et garder la clef de sol qui est
entraînante, chaude, active, conductrice, bienfaitrice…transformer la clef de ut
en fa… elle est dépendante de la clef de sol pour se faire entendre,
la clef de fa n’a pas la capacité de résister aux attaques, elle ne peut
pas se battre contre la clef de ut "… ».
Le passage
par ce moment de travail dans la thérapie de Mozart vise à mettre en relief
l’intérêt du travail métaphorique (Malarewicz, Benoit, 1988) comme voie d’accès
aux ressources disponibles d’un patient à partir d’une exploration à distance
de celles-ci. Le détour par la figuration graphique a eu pour objet de
faciliter l’accès à des représentations mentales et à des affects jusqu’alors
non disponibles, et de soutenir l’activité de liaison du préconscient. De plus,
il a permis d’affiner le recueil d’informations issues des entretiens
précédents de mettre en exergue les ressources disponibles pour un
changement ; démarche complémentaire de celle réalisée lors du diagnostic
clinique et de la définition de l’indication psychothérapique.
Du point
de vue de la dynamique transféro-contre-transférentielle, il nous semblait
nécessaire que le thérapeute se laisser imprégner par ce que le patient lui
"donne à ressentir", afin de pouvoir écouter "les cris de
détresse et les terreurs innommables de l’enfant", puis les transformer,
dans un second temps, en paroles audibles (Bion) ; ce à quoi pouvait
contribuer l’établissement d’une synchronie
interactionnelle (Bandler et Grinder, 1975). De plus, recourir à la
dissociation (Gorisse, 1985 ; Malarewicz, 1986 ; Michaux, 2006), à l’ancrage de ressources (Bandler et
Grinder, 1975), au travail sur les sous-modalités
(Bandler,1990) ont permis que soient traversées certaines expériences
sensorielles sans que soient trop
débordées les capacités pare-excitatrices de Mozart. Enfin,
une exploration centrée sur les parties
internes en conflit a visé une collaboration sinon une réorganisation de
celles-ci (Bandler et Grinder, 1999 ; Phillips, 2001).
Crescendo, poco a
poco, ad liberum…
Si nous
avons avancé l’intérêt de l’adéquation
de nos pratiques et l’ajustement de nos outils aux singularités et aux
spécificités des patients que nous rencontrons, il n’était pas question pour
nous de prôner l’adhésion à l’intégration de toutes les techniques et de tous
les outils qui ont fleuri et fleurissent aujourd’hui dans les supermarchés du
soin. Au contraire, et face à l’apparente simplicité d’usage de certaines
techniques thérapeutiques, nous soutenons la nécessité d’un haut niveau de
formation en psychologie et en psychopathologie comme conditions minimales d’un
accompagnement thérapeutique éthique. Ce faisant, si la complexité des
phénomènes psychiques nécessite une lecture pluri focale de la souffrance
psychique, nous prétendons alors qu’elle ne peut être appréhendée
qu’à l’issue d’un diagnostic clinique rigoureux et approfondi des mécanismes de
défense, des types d’angoisse, du rapport à la réalité, de la qualité des objets
internes… Sans cela, les propositions techniques envisagées ne pourront
que se résumer à un regroupement de recettes pour une lutte sans compromis
contre un symptôme gênant, au lieu de se présenter comme des aménagements pour
une exploration de champs jusqu’alors aveugles.
De plus, on ne peut que souligner l’importance d’un
travail personnel ouvrant sur une plus juste appréhension de la dynamique
transféro-contre-transférentielle. Enfin, il nous apparaît que la prise en
compte de l’inscription d’un sujet dans ses groupes sociaux doit maintenir
notre intérêt pour une approche plurielle de phénomènes complexes au sein de
laquelle la psychanalyse individuelle ou à l’épreuve du groupe (Kaës, 2007)
conserve pour nous une place centrale.
Intégrer la grille de lecture et parfois certains des outils des
formations complémentaires dans lesquelles je me suis engagé, me permet
aujourd’hui de maintenir
vivant un modèle
complexe d’appréhension des faits psychiques. Mais aussi, de garantir l’écologie des systèmes en jeu au sein lors de la création de choix
nouveaux. Ce faisant, la dynamique de
changement que nous accompagnons ne peut être déterminée par la brièveté de la
thérapie mais par l’orientation délibérément centrée sur les processus plutôt
que sur les contenus. Ainsi, d’autres possibles singuliers pourront émerger
chez ceux que nous rencontrons.
BIBLIOGRAPHIE
Bandler,
R., 1990. Un cerveau pour changer.
Paris : Dunod.
Bandler, R., Grinder, J., 1975. The structure of magic. Palo
alto : Science and behavior book.
Bandler, R., Grinder, J., 1982. Les secrets de la communication. Le jour
éditeur.
Bandler, R., Grinder, J., 19899. Transe-formations. Paris : Dunod.
Berne, E.,
1964. Des jeux et des hommes. Paris :
Stock.
Berne, E.,
1972. Que dites-vous après avoir dit bonjour ?
Paris : Tchou
Dilts, R.,
2006. Changer les systèmes de croyances
avec la PNL. Paris : Dunod.
Gorisse,
J., 1985. L’hypnose en psychothérapie. Le
courrier du livre.
Kaës, R.,
2007. Un singulier pluriel. Paris :
Dunod.
Malarewicz, J-A., 1986. L’hypnose thérapeutique. Paris : ESF.
Malarewicz,
J-A., BENOIT, J-C., 1988. La stratégie en
psychothérapie ou l’hypnose sans hypnose de milton h. erickson. Paris :
ESF.
Michaux,
D., 2006. Hypnose et dissociation
psychique. Satas.
Phillips,
M., 2001. Psychothérapie des états
dissociatifs. Satas.
Turner,
J., 2003. La ligne du temps. Paris :
Dunod.
|